Encrier 87

Textes des ateliers virtuels de 2021 Texte de Daniel du 22 février - Jeu 3 : Souvenirs en commun...

Souvenirs en commun...

Pour raconter une histoire il faut une époque, un lieu et des personnages . . .

Pour moi ce fut, dans ma onzième année, l'entrée en 6e dans l'école communale où j'étais depuis la maternelle. Je me souviens même du nom de notre maîtresse de la petite classe. A cette époque, déjà lointaine, il y avait souvent 2 filières scolaires. La "normale" qui menait au "certif" à 14 ans et ensuite au travail ! L'autre comprenait les deux premières classes du cycle secondaire : 6e et 5e. Après c'était le collège, ailleurs bien sûr.

L'arrivée dans la "grande" classe excitait nos curiosités. On examinait tout. Ce qui attira notre attention c'était cette vitrine double, au fond de la classe, pleine de livres. Devenu un meuble majeur pour nous tous, il servit une fois de piste d'envol, au printemps suivant, à des hannetons dans leur grande année. Un galopin déposa sur le dessus du meuble, une troupe de ces coléoptères ronflants et vrombissants, aux vols erratiques. Hilarité générale en rentrant de la récréation ! Le prof , ouvrit largement une fenêtre et le calme revint...`

Cette armoire vitrée était une bibliothèque. Dans ma famille ce meuble était inconnu. Les seuls livres à la maison, étaient mes manuels scolaires dans mon cartable ou bien sur la table de la cuisine pour faire mes devoirs. Issus des éditions Vertes et Rouges, les ouvrages de la Dame, née Rostopchine. Ils parlaient de Cadichon et de Sophie, ils me faisaient rire aux larmes et aussi, un peu, de tristesse...

Je n'ai su que bien plus tard, comme tout le monde, que nous vivions, alors, les débuts des "30 glorieuses", sans le savoir. Et nous étions encore loin de nos futures guerres post-coloniales. C'était une période étrange, détendue, qui succédait, avec 6 ans d'écart, à la dernière guerre dont j'entendais parler, de temps à autre, dans ma famille.

A plusieurs reprises, guidé par ma curiosité juvénile, je retournai dans la classe, pendant les récréations pour voir de près le contenu de cette armoire aux trésors…

Il y avait une dizaine d'étagères pleines d'ouvrages, les plus nombreux en genre étaient les Petits Larousse illustrés. Pour le reste on voyait Hugo, Dumas, Balzac, Molière, Racine, Corneille, Zola, Chateaubriand, Jules Verne.

Mais ni Proust ni Céline dont j'ignorerai longtemps qui ils étaient…

Le livre qui me reste en mémoire, et que toute la classe eut en mains fut Salammbô ! Quelle découverte ! Quel récit flamboyant ! J'ai appris, plus tard, que l'auteur, le grand Flaubert, se servit, pour l'écrire, des récits conservés des anciens Grecs et Latins, dont ceux d'Hippocrate...

Le Larousse devint très vite ma bible de référence. J'y appris le classement alphabétique, les mots rares aux sens ambigus, les pages roses et leur langue bizarre, et en fin, l'Histoire résumée: tous ces noms propres. Un peuple immense de gens inconnus venus de toute la Terre.

On pouvait emprunter pour lire à la maison. C'est ainsi que je découvris Dumas et son "Vingt après" que je lus avant les "Trois Mousquetaires" déjà pris par des copains.

Sur les recommandations du prof nous lisions avec papier et crayon en mains. Il fallait noter les mots inconnus, rares ou curieux. Au retour en classe une visite chez Larousse s'imposait.

Dans une scène d'Artagnan se trouvant d'aventure dans un estaminet, commande de l'hypocras. Ce mot bizarre ne m'a pas quitté réellement pendant toutes ces décennies. Oublié souvent mais revenant toujours, et bien à propos pour le jeu numéro 3...Afin de bien me remémorer ce que cache ce nom étrange. J'ai consulté "mes" dictionnaires. Au gré de nos déménagements ils ont suivi fidèlement. Ils sont déjà âgés mais encore utiles. L'amusant est que le dernier de la fratrie est la réédition, récente, du Larousse de 1906.

Mon enquête papier ne m'a pas renseigné beaucoup. Je me suis alors décidé pour le monde électronique malgré les écarts de conduite de mon PC-esclave, rétif depuis quelques temps.

Je parvins à "la" source "quasi-uniWerselle"... Les dicos, eux, se copiant tous, livrent, en choeur, que l'hypocras était un vin sucré et aromatisé, très en vogue au Moyen-Âge et qu'il serait attribué à Hippocrate. Point final.

Tardivement assimilé à une médication, il fut, à l'origine, une découverte des Anciens de Mare-Nostrum. Mais non ! Hippocrate n'y est pour rien. Fable, légende à coup qui devait faire en sorte que les vins, souvent médiocres, se gardent dans la chaleur de ces régions. A la même époque antique on découvrit la nécessité de protéger les vins à la fois de l'air et de la chaleur afin qu'ils voyagent et se vendent, en particulier en Gaule.

Les amphores peu étanches durent être enduites, à l'intérieur, de résine. Ainsi naquit le "retsina", il y a 2000 ans, un vin blanc toujours usité de nos jours. Pour l'hypocras ce fut sensiblement le même procédé. Il fallait dissimuler des vins souvent altérés et difficiles à boire. Alors infusèrent le miel, les piments, fruits et plus tard cardamome, girofle, muscade, cannelle, gingembre. Les Romains en livraient aux Celtes voisins qui en raffolaient... La mode traversa les siècles et abreuva tout le Moyen-Âge, et aussi il se dit que Louis XIV en redemandait !

On cite aussi Gilles de Rais..Mais lui, que n'a t'il pas bu, le monstre ?

On voit donc que l'imagination n'a jamais manqué, au fil des siècles, aux hommes pour améliorer ainsi le vin, qui devint le sang sacré... Ainsi fut-il l'objet de bien des arrangements. On en connait deux, mais il y a aussi le garhiofilatum (giroflé), la sangria, le kir, et combien d'autres encore parmi tous ces vins arrangés ? Pline l'Ancien nous a légué le 'mulsum', le vin blanc miellé et aujourd'hui certains éleveurs utilisent le 'macis' l'enveloppe très sucré du noyau de la muscade.

Il est resté dans les annales que l'Hypocras médiéval fut interdit dans les monastères...Et pourquoi donc ? Laquelle des quatre humeurs internes du corps humain altérait-il ? Les bons frères capucins étaient-ils par trop échauffés quand sonnait l'appel matutinal ? !

Quand elles sont légères ce sont les plus joyeuses dit-on. Je parle de nos ivresses....

Que Joie nous accueille et emporte ! Nos temps traversés seraient -ils opportuns ?

Commentaires 1

  • Alpico

    Merci Daniel.

    J'ai trouvé ton texte émouvant .

    Il m'a donné envie de chercher dans Vingt ans après la passage où d'Artagnan commande une mesure d'hypocras pour pouvoir surveiller le laquais de Aramis : j'ai vite trouvé !

    J'ai mis le passage sur encrier87.fr/textes :

    http://encrier87.fr/textes/index.ph...

    François Villon fait boire de ''l'hypocras'' à un gras chanoine dans ''les contredits de  Franc Gontier'' :

    "Boire hypocras, à jour et à nuitée"

    http://encrier87.fr/textes/index.php?post/Rencontre-avec-François-Villon-%3A-Les-contredis-de-Franc-Gontier-1992

    Alpico

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