Encrier 87

Textes de la 7° semaine de confinement Texte de Pierre du 27 avril : Djinn

Il est midi et la lune s’est levée. Ne me demandez pas comment je sais qu’il est midi, mais je le sais. Je n’ai plus de montre, à quoi me servirait-elle ? il est midi j’en suis certain, mon horloge interne basée sur la perception de mon environnement est très précise. Elle distingue même le dimanche des jours de la semaine.

Donc là, il est midi et une lune bien pleine, énorme et rousse, presque rouge. Une lune rousse pleine, énorme et en plein jour, avouez ça vous ne l’aviez jamais vu. Moi non plus, mais il y a 35 jours et 45 minutes que j’attends ce moment-là.

-Il se réveille, il se réveille. !!!

Cette fois-ci, si je n’en avais pas pris conscience moi-même, me voici prévenu : je me réveille !!. Qu’ils éteignent cette foutue lampe torche. Ca fait mal aux yeux, vous ne pouvez pas savoir.

Non ils ne peuvent pas savoir.ils ne savent pas, en particulier, que j’entends tout, que je sens tout, sans pouvoir ni répondre ni réagir, depuis trop longtemps. Moi je les connais. Il y a le Major. Je leur ai donné un nom, il faut bien s’occuper, plus d’un mois à dormir, l’esprit tourne en rond. Le Major n’élève pas la voix mais les autres font silence et c’est un signe. Il y a le Kapo, il baisse d’un ton quand le Major est là mais la ramène fissa dès qu’il a le dos tourné. Ses mains gantées sont courtes dodues et ses gestes brusques ne véhiculent aucune empathie. Ils sont une petite dizaine à tourner autour de moi, principalement des femmes mais aussi quelques hommes et deux indéterminés : leurs voix et leurs touchers sont en discordances. Je leur ai donné des noms. Même ceux qui ne disent rien se trahissent par une façon de respirer, de souffler, quelque fois de siffloter. Et puis il y a Djinn. C’est mon mystère. Je crois que c’est une femme mais je n’en suis pas sûr. Djinn ne parle pas, reste en silence dans la pièce longtemps si bien que je m’impatiente de l’entendre bouger. Est-elle partie ? Non, je surprends le frottement d’un doigt sur une perfusion. Sa façon de retaper les oreillers, de remonter les draps n’appartient qu’à elle. Je ne peux pas frémir à son toucher alors mon imagination part en ballade. De sa faible odeur, de son pas irrégulier, du poids de ses mains sur un pansement renouvelé, du toucher de ses doigts qui prennent le pouls, je construis une belle personne, je lui donne un âge, je parie sur la couleur de sa peau, je lui invente une histoire, j’en tombe amoureux comme on peut tomber amoureux d’un extra terrestre qui ne partage pas votre espace temps.

Enfin quelqu’un éteint cette fichue lune rousse et je peux regarder par la fente de mes paupières un monde en bleu que je ne suis pas certain de vouloir redécouvrir. C’est un peu le bordel là dehors, ça discute fort, ça s’agite en tous sens, ça va, ça vient, je n’y retrouve plus mes bornes. Quelques couleurs viennent s’ajouter au bleu initial : du blanc, il doit y avoir des toubibs, du noir, c’est des cheveux ou des barbes, du rose enfin qui remue ça doit être une bouche, grosse la bouche. Une voix gronde, c’est Antoine et tout s’apaise. Je n’ai pas eu besoin de lui trouver un nom celui-là c’est comme ça que les autres l’appellent quand il a le dos tourné, parce qu’en sa présence c’est « docteur ». Antoine s’adresse à moi : « Monsieur, vous m’entendez ? ». Monsieur, monsieur, pourquoi ne m’appelle t’il pas par mon nom ? Je pourrais au moins apprendre qui je suis. Si seulement je me souvenais qui je suis, quel est mon âge. C’est déroutant vous savez quand votre corps lui-même ne peut pas vous renseigner. J’en sais plus sur les gens qui m’entourent que sur moi.

Est-ce que je peux bouger mes doigts ? C’est important les doigts, ils vous renseignent sur le monde et peuvent-vous protéger, au moins essayer d’éloigner la menace. Et les pieds, si seulement je pouvais mettre un pied devant l’autre, comme dit la chanson, je fuirais me cacher. Je n’ai pas envie de retrouver le monde, mon monde d’avant. Il ne devait pas sentir bon et je devine mon histoire trop compliquée, pas très attirante pour tout dire. Mais savoir mon nom c’est sans doute le minimum. C’est pourquoi j’aimerais bien qu’il m’appelle même seulement par mon prénom, ça suffirait. Un prénom, la vue, l’odorat, deux mains, deux pieds, je partirais. Je trouverais un banc au bord du lac, j’inviterais le fantôme de Djinn à s’asseoir à mes coté. Et là je me mettrais à parler et elle m’écoutera.

Commentaires 2

  • Anonyme

    Quelle vision poétique de ce monde incertain entre deux, de ce long sommeil où les perceptions s'embrument et racontent une autre histoire, merci!

    Anonyme

  • la libératrice des nains de jardin

    Je voudrais écrire un retour et je gomme et je rature ; mes mots n 'arrivent pas à dire , ils enfermeraient une émotion trop diffuse ; seul le silence est juste .
    Tellement merci Pierre !

    la libératrice des nains de jardin

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