Association Encrier - Poésies

Rencontres avec des textes d'auteurs Rencontre avec Georges Perec : Un homme qui dort ( fin)

Écoutez Ludmila Mikaël

Un homme qui dort (fin)

Mais enfin, tu as construit et détruit tes refuges : l’ordre ou l’inaction , la dérive ou le sommeil , les rondes de nuit , les instants neutres , la fuite des ombres et des lumières . Peut-être pourrais-tu longtemps encore continuer à te mentir , à t’abrutir , (à t’enferrer). Mais le jeu est fini ,( la grande fête , l’ivresse fallacieuse de la vie suspendue ). Le monde n’a pas bougé et tu n’as pas changé . L’indifférence ne t’a pas rendu différent .

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Tu n’es pas mort . Tu n’es pas devenu fou .

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(Les désastres n’existent pas , ils sont ailleurs . La plus petite catastrophe aurait peut-être suffi à te sauver : tu aurais tout perdu , tu aurais eu quelque chose à défendre , des mots à dire pour convaincre , pour émouvoir . Mais tu n’es même pas malade . Tes jours ni tes nuits ne sont en danger . Tes yeux voient , ta main ne tremble pas, ton pouls est régulier , ton coeur bat . Si tu étais laid , ta laideur serait peut-être fascinante , mais tu n’es même pas laid , ni bossu , ni bègue , ni manchot , ni cul-de-jatte et pas même claudicant .)

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Nulle malédiction ne pèse sur tes épaules . (Tu es un monstre , peut-être , mais pas un monstre des Enfers . Tu n’as pas besoin de te tordre , de hurler) . Nulle épreuve ne t’attend , (nul rocher de Sisyphe , nulle coupe ne te sera tendue pour être aussitôt refusée) , nul corbeau n’en veut à tes globes oculaires , nul vautour ne s’est vu infliger l’indigeste pensum de venir te boulotter le foie , matin , midi et soir . (Tu n’as pas à te traîner devant tes juges, criant grâce , implorant pitié ). Nul ne te condamne et tu n’as pas commis de faute . (Nul ne te regarde pour aussitôt se détourner de toi avec horreur) .

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Le temps , qui veille à tout , a donné la solution malgré toi .

Le temps , qui connaît la réponse , a continué de couler .

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C’est un jour comme celui-ci , un peu plus tard, un peu plus tôt , que tout recommence , que tout commence , que tout continue .

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Cesse de parler comme un homme qui rêve .

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Regarde ! Regarde-les . Ils sont là des milliers et des milliers , sentinelles silencieuses , Terriens immobiles , plantés le long des quais , des berges, le long des trottoirs noyés de pluie de la place Clichy , en pleine rêverie océanique , attendant les embruns , le déferlement des marées , l’appel rauque des oiseaux de mer .

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Non . Tu n’es plus le maître anonyme du monde , celui sur qui l’histoire n’avait pas de prise , celui qui ne sentait pas la pluie tomber , qui ne voyait pas la nuit venir . Tu n’es plus l’inaccessible , le limpide , le transparent . Tu as peur , tu attends . Tu attends, place Clichy , que la pluie cesse de tomber .

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