Association Encrier - Poésies

Rencontres avec des textes d'auteurs Rencontre avec Molière : Le Misanthrope ActeIV, Scène 3

En ce 400e anniversaire de la naissance de Molière, voilà un extrait du Misanthrope

Registre de La Grange

Écoutez Denis Podalydes et Clotilde de Bayser

Acte IV Scène 3

Alceste, à part.

Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé,

Et jamais cœur fut-il de la sorte traité !


Quoi ! d’un juste courroux je suis ému contre elle,


C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle !

On pousse ma douleur et mes soupçons à bout,


On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ;


Et cependant mon cœur est encore assez lâche


Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l’attache,


Et pour ne pas s’armer d’un généreux mépris

Contre l’ingrat objet dont il est trop épris !

à Célimène.


Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même,


Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême,


Et ménager pour vous l’excès prodigieux


De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !

Défendez-vous au moins d’un crime qui m’accable,


Et cessez d’affecter d’être envers moi coupable.


Rendez-moi, s’il se peut, ce billet innocent ;


À vous prêter les mains ma tendresse consent.


Efforcez-vous ici de paraître fidèle,

Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle.

Célimène

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux,

Et ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous.


Je voudrais bien savoir qui pourrait me contraindre


À descendre pour vous aux bassesses de feindre ;

Et pourquoi, si mon cœur penchait d’autre côté,

Je ne le dirais pas avec sincérité !


Quoi ! de mes sentiments l’obligeante assurance


Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense ?


Auprès d’un tel garant sont-ils de quelque poids ?

N’est-ce pas m’outrager que d’écouter leur voix ?


Et puisque notre cœur fait un effort extrême


Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime ;


Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,


S’oppose fortement à de pareils aveux,

L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle


Doit-il impunément douter de cet oracle ?


Et n’est-il pas coupable, en ne s’assurant pas


À ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats ?


Allez, de tels soupçons méritent ma colère ;

Et vous ne valez pas que l’on vous considère.


Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité


De conserver encor pour vous quelque bonté ;


Je devrais autre part attacher mon estime,


Et vous faire un sujet de plainte légitime.

Alceste

Ah ! traîtresse ! mon faible est étrange pour vous ;

Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux ;


Mais il n’importe, il faut suivre ma destinée ;


À votre foi mon âme est tout abandonnée ;


Je veux voir jusqu’au bout quel sera votre cœur,

Et si de me trahir il aura la noirceur.

Célimène

Non, vous ne m’aimez point comme il faut que l’on aime.

Alceste

Ah ! rien n’est comparable à mon amour extrême ;

Et dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,


Il va jusqu’à former des souhaits contre vous.

Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable,


Que vous fussiez réduite en un sort misérable ;

Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien ;


Que vous n’eussiez ni rang, ni naissance, ni bien ;


Afin que de mon cœur l’éclatant sacrifice

Vous pût d’un pareil sort réparer l’injustice ;


Et que j’eusse la joie et la gloire en ce jour


De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

Célimène

C’est me vouloir du bien d’une étrange manière !

Me préserve le ciel que vous ayez matière…

Voici Monsieur Dubois, plaisamment figuré

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