Association Encrier - Poésies

Rencontres avec des textes d'auteurs Rencontre avec Pierre Corneille LeCid , Acte I,Scène 3

Edition originale(Paris, François Targa etAugustin Courbé, 1637)-B.N.F. Arts du spectacle, collection RONDEL)

SCÈNE III (Scène IV de l'édition originale)

Le Comte, Don Diègue

Le Comte

Enfin vous l’emportez, et la faveur du roi


Vous élève en un rang qui n’était dû qu’à moi :


Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

Don Diègue

Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille


Montre à tous qu’il est juste, et fait connaître assez


Qu’il sait récompenser les services passés.

Le Comte

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :


Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ;


Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans


Qu’ils savent mal payer les services présents.

Don Diègue

Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite :


La faveur l’a pu faire autant que le mérite ;


Mais on doit ce respect au pouvoir absolu,


De n’examiner rien quand un roi l’a voulu.

À l’honneur qu’il m’a fait ajoutez-en un autre ;


Joignons d’un sacré nœud ma maison à la vôtre :


Vous n’avez qu’une fille, et moi je n’ai qu’un fils ;


Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu’amis :


Faites-nous cette grâce, et l’acceptez pour gendre.

Le Comte

À des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ;


Et le nouvel éclat de votre dignité


Lui doit enfler le cœur d’une autre vanité.


Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le prince :


Montrez-lui comme il faut régir une province,


Faire trembler partout les peuples sous sa loi,


Remplir les bons d’amour, et les méchants d’effroi.

Joignez à ces vertus celles d’un capitaine :


Montrez-lui comme il faut s’endurcir à la peine,


Dans le métier de Mars se rendre sans égal,


Passer les jours entiers et les nuits à cheval,

Reposer tout armé, forcer une muraille,


Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille.


Instruisez-le d’exemple, et rendez-le parfait,


Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.

Don Diègue

Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie,


Il lira seulement l’histoire de ma vie.


Là, dans un long tissu de belles actions,


Il verra comme il faut dompter des nations,


Attaquer une place, ordonner une armée,


Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.

Le Comte

Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir ;


Un prince dans un livre apprend mal son devoir.

Et qu’a fait après tout ce grand nombre d’années

Que ne puisse égaler une de mes journées ?


Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui,


Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.


Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille ;


Mon nom sert de rempart à toute la Castille :


Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois,


Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.


Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,


Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.


Le prince à mes côtés ferait dans les combats


L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;


Il apprendrait à vaincre en me regardant faire ;

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