Association Encrier - Poésies

Rencontres avec des textes d'auteurs Rencontre avec Théodore Monod : Extrait de Révérence à la vie

Vous attribuez votre découverte du Sahara au hasard et seulement à lui ?

D’autres régions m’auraient intéressé comme la haute mer, la banquise, la haute montagne au-dessus de la ligne des arbres… Mes études ne me destinaient pas précisément à entrer dans le désert. Que voulez-vous qu’un ichtyologue, un spécialiste des poissons, aille faire dans un désert ? On ne trouve pas beaucoup de poissons au Sahara. Parfois dans les points d’eau. Quelques fossiles de temps en temps…

On a du mal à croire aujourd’hui que le désert ne vous attendait pas ?

Vous connaissez la formule de Renan : « Le désert est monothéiste. » Il voulait rappeler par-là que les trois monothéismes sont effectivement nés dans le désert. Dans ce sens, on doit pouvoir considérer le désert comme un lieu d’expériences incomparables puisqu’il a engendré les trois grandes religions du Livre.

Il n’est pas surprenant dans ces conditions que les premiers ermites chrétiens aient fui la ville d’Alexandrie pour le Ouadi El-Natroun, au nord du Caire. Notez qu’il n’y a pas de comparaison entre le désert où se réfugia saint Macaire et le Tanezrouft ou le Ténéré.



Saint Macaire n’aurait survécu ni dans cette partie du Sahara algérien appelée le Tanezrouft ni dans celle du Sahara nigérien appelée le Ténéré. Pour ma part, quitte à vous décevoir, j’ai choisi l’Adrar mauritanien non pour y vivre en ermite, mais parce que la région avait été peu étudiée et offrait au naturaliste un extraordinaire champ de recherches. (…)

Est-ce que l’islam vous a séduit vous-même ?

Quelqu’un a essayé un jour de me convertir.

Je lui ai parlé de cette montagne unique que nous gravissons les uns les autres par des sentiers différents.

J’aurais pu lui réciter ces paroles d’Ibn Arabi, le mystique soufi andalou : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes. Une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, une Ka’ba pour le pèlerin, les tables de la Torah, le Livre du Coran. Je professe la religion de l’Amour, et quelque direction que prenne sa monture, l’Amour est ma religion et ma Foi. » « Tout ce qui monte converge » aurait ajouté Teilhard de Chardin.

Gardons l’espoir de nous retrouver ensemble au sommet.

« Si j’avais été uniquement un citadin », je vous cite, « j’aurais certes combattu, cherché les raisons de mon existence, mais avec moins d’ampleur. » Le désert est-il un éveilleur ?

Le désert vous émonde. Vous y faites l’apprentissage de la soustraction. J’ai eu constamment sous les yeux au Sahara des spectacles étonnants qui ont contribué à aiguiser mon regard, à éveiller mon attention. Le désert vous rappelle sans cesse à l’essentiel. Lorsque nous sommes rentrés en France, j’ai d’ailleurs entrepris de faire aussitôt l’inventaire de la flore et de la faune de l’Ile Saint-Louis où nous nous sommes installés en 1965. Sans doute ma pratique du désert m’avait-elle rendu plus attentif au paysage qui serait désormais le nôtre.

Théodore Monod, Révérence à la vie : Conversations avec Jean-Philippe de Tonnac, Éditions Grasset, 1999.

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