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Rencontre avec Philippe Jaccottet Rencontre avec Philippe Jaccottet : Extrait d'un avant-propos à une édition des Hymnes à la nuit de Novalis

Paul Castella demanda en 1966 à Philippe Jaccotet un avant-propos à son édition des Hymnes à la Nuit de Novalis, dans une traduction de Gustave Roud. L’ouvrage, tiré à 187 exemplaires, est accompagné d’une suite de lithographies d’Albert-Edgar Yersin (1905-1984).

Extrait de cet avant-propos

Le 17 novembre 1794, Novalis a rencontré Sophie von Kühn ; ils se fiancent secrètement le 15 mars de l’année suivante. Le 19 mars 1797, Sophie meurt, âgée de quinze ans, et Novalis n’a plus qu’un rêve : la rejoindre. Il note dans son journal, au début de l’été de cette même année :

''Une union qui fut aussi conclue pour la mort – c’est un mariage qui nous donne une compagne pour la nuit. C’est dans la nuit que l’amour est le plus doux ; pour les amants, la mort est une nuit nuptiale, un mystère de doux mystères. N’est-il point sage de chercher pour la nuit une couche partagée ? Il est donc sagement inspiré, celui qui aime aussi les jeunes Endormies.''

Deux ans plus tard, Novalis écrit les Hymnes à la Nuit, qui sont nés de cet amour et de cette mort ; qui déploient dans un plus vaste espace les harmoniques de ces phrases, comme se répand le pollen d'une fleur à des distances imprévues.

Il faut écouter avec attention ces phrases, comme on s’imprègne d’un thème musical. On comprendra alors que, moins que jamais, il est possible ici de dissocier les mots et leur sens, que cela ne saurait être dit, même avec des synonymes, sans changer de sens, sans perdre ce qui l’anime et l’oriente. On dirait que c’est un elfe qui parle, d’une voix étonnamment innocente (a-t-on remarqué une fois les immenses yeux du portrait gravé par Lichens ?), touchant d’un pied léger et rapide la terre, et il n’est pas possible de l’arrêter dans son mouvement; sa douceur n’a rien de fade, sa tension n’est jamais crispée. La phrase, contrairement à celle de Hölderlin qui tend à une concentration croissante par la suppression des transitions (au point qu’à la fin les mots chargés de sens se heurtent comme nuées d’orage ou rochers), la phrase s’étale, se déroule, incline à l’expansion, s’évapore. Quoi d’étonnant, quand on a lu dans les Disciples à Saïs l’éloge du Liquide ?

... Les gens ivres ne sentent que trop le délice supraterrestre du Liquide, et en dernier examen toutes nos sensations agréables sont des liquéfactions diverses, le mouvement en nous de ces eaux originelles. Le sommeil lui-même, qu’est-il sinon le flux de cet invisible océan, et le réveil, sinon son reflux, qui commence ?…

Tout chez Novalis est harmonie, fluidité, tendre élan ; mais aussi miroitements, échos, reflets et passages. Il n’y a pas là, pourtant, de combinaisons artificielles : cela coule vraiment de source, c’est science et candeur inséparablement unies. La parole, avec une douceur enfantine, mais tenace, courageuse, entraîne, charme et unit au lieu d’arrêter et de dissocier.


Par la mort de Sophie, Novalis a été emporté vers des confins qui ne sont pas, quoi qu’on puisse penser, étrangers à notre cœur, et c’est de là que nous parviennent ses Hymnes. Je ne voudrais que les faire entendre. Le voici qui, sur la tombe de l’enfant aimée et perdue, parle à la Lumière :

Tu l’éveilles toujours, cet homme las, ô vive lumière, tu l’entraînes au travail - tu fais couler en moi la joie et la vie - mais tes enchantements ne me feront point quitter le monument du souvenir, couvert de mousse…

Un esprit de trop courte science objecte : « Que n’a-t-il dit, plus simplement, la tombe ? » alors que tout est, justement, dans ce mouvement des mots qui nous entraîne de la lumière (de ses charmes, de ses travaux) vers « monument » et vers « mousse » : vers une obscurité humidement liée à la pierre et à la mémoire, et il s’agit moins d’une opposition que d’un glissement comme du regard ; et il ne s’agit nullement de déduction et de doctrine, ni de décision morale, ni même de conversion religieuse ; mais d’un mouvement spontané, naturel, immédiat, de tout l’être, car ce n’est pas seulement la pensée ou le cœur, ce sont aussi les yeux, les mains qui vont à la mousse (et c’est pourquoi cette langue, comme toute vraie langue, n’est pas modifiable, pourquoi elle a sa précision propre, sa force cachée dans la simplicité et la grâce un peu anciennes).

Cette sorte d’elfe qui ne prononce jamais une parole amère, pesante ou vaine, chacune de ses phrases, volant, s’épandant un peu au-dessus de la terre, nous entraîne à travers des miroitements loin de notre site routinier. Je les écoute comme j’ai fait jadis l’oiseau nocturne qui s’éloignait et se rapprochait, je ne puis pas ne pas en suivre le vol, parce qu’en elles ce n’est pas le seul savoir qui parle, mais toute une vie. Sans artifice, et comme sans peine (trop aisément, peut-être ?), elles me conduisent vers une source mystérieuse :

Jusqu’à ce que l’heure bénie entre toutes l’entraîne au bassin de la source - le terrestre y surnage et devient la proie des tempêtes, mais ce qui fut sanctifié par l’amour se va dissoudre et coule par de secrets passages vers la région de l’Au-delà où, semblable aux effluves des parfums, il se mêle aux bien-aimés endormis…

Le « terrestre » reste à la surface : c’est là qu’est l’agitation, le combat des apparences, la fièvre du jour. Mais « ce que l’amour a sanctifié » se change en liquide, en parfum, s’insinue, s’enfonce dans les profondeurs paisibles, atteint la Nuit qui n’a pas de limites, rejoint, surtout, retrouve les Morts, les jeunes Endormies.

C’est l’eau pure : celui qui se mue en eau pure passe à travers toutes les épaisseurs et parvient de l’autre côté, où tout se renverse. Or, la parole est cette eau pure, qui ne cesse de se mouvoir, de courir, qui est souple, rapide, légère, argentée, unissante. Ici, je pourrais craindre de céder un peu vite à cette manie qui aujourd’hui veut faire de la parole son unique objet; mais Novalis lui-même écrit:

... Seuls les poètes ont senti ce que la Nature peut être pour l'homme... Ici encore l’on peut dire que l’humanité se trouve chez eux à l’état de solution intégrale. D’où vient que chaque impression, grâce à la transparence de miroir et à la mobilité de cette solution, est transmise en tous sens avec netteté et dans toutes ses variations infinies…

Ainsi l’unité est absolue, entre le monde et l’expérience la plus intime. Écouter Novalis, c’est se laisser conduire par une barque étroite entre des miroirs fluides comme des vagues, fuyants comme des ailes (quand au contraire, chez un Gongora, vagues et ailes se figent en cristal).

Mais n’oublions pas Sophie. Étrange est ce qu’enseigne à ce jeune baron qui fut un si brillant danseur, qui semblait prêt à continuer l’activité paternelle aux Salines, qui mourra sereinement deux ans plus tard, le « monument du souvenir » couvert de mousse : certes, il n’est personne, commence-t-il, qui n’apprécie la gaieté chatoyante du jour, mais la lumière est chose qui se trouble, et surtout chose qui « s’est vu mesurer son temps », alors que la Nuit ignore toutes limites (on commence à se douter qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle nuit, que le jour suffirait à vaincre).

Certes, dit-il encore, quand vient la Nuit, la splendeur de la terre se dissipe, chacun est saisi d’un frisson de regret, d’anxiété ; le crépuscule se colore de sombres rougeurs ; mais Novalis, avec cette splendeur, voit fuir son deuil, et pas seulement son deuil : « comme un orage, des milliers d’années s’enfuient à l’horizon » ; le temps est absorbé, non pas le temps abstrait, ou personnifié, mais très précisément « des milliers d’années », avec leur multiplicité agitée, tumultueuse, leur fièvre fulminante ; et les chaînes se rompent... La lumière colorée, éclatante du soleil le tenait captif de l’apparence, dans une mauvaise captivité; maintenant que le passage s’est accompli, ce sont des larmes (non pas colorées, mais transparentes) qui l’enchaînent, des larmes de bonheur, qui le gardent, prisonnier heureux de ce qui est sans limites. Quand vient la véritable Nuit, les barrières tombent, c’est le moment du vrai regard et du vrai feu. Sans doute les étoiles ont-elles leur beauté, mais « plus divins que toutes les étoiles éclatantes nous paraissent les yeux sans nombre que la Nuit fait s’ouvrir en nous ! ». Là encore, tout est renversé.

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Lien vers un article sur Novalis

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