Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Philippe Jaccottet Rencontre entre Novalis , Gustave Roud et Philippe Jaccottet

1-Texte de Gustave Roud

"Je crois que pour notre être intérieur tout existe simultanément depuis toujours et que seule une lumière fragmentaire, en éclairant tantôt l’une, tantôt l’autre des diverses parties de ce tout, nous donne l’illusion d’un déroulement temporel. Je crois que nous pouvons rejoindre parfois, en des minutes privilégiées, une sorte d’état second qui nous donne accès à la lumière totale où tout à la fois devient visible, où les mots passé et futur perdent tout leur sens. Sous cet éclairage indicible, la frontière entre le pays des morts et celui des vivants est abolie, et cependant, le premier instant de vertige passé, rien ne paraît plus naturel" (Gustave Roud, Lectures, édition Philippe Jaccottet et Doris Jakubec, Lausanne, Éditions de l’Aire, 1988, p. 39.)

2-Extraits de article de Nathalie J.Ferrand : "Gustave Roud et Philippe Jaccottet lecteurs de Novalis ":

Poète d’une quête spirituelle menée au sein du monde, mais se portant aux confins, Roud est pour Philippe Jaccottet l’un de ces « mystiques sauvages » qui franchit un seuil que lui-même n’atteint pas, mais l’oriente vers une hypothèse qui l’éloigne de l’athéisme et conforte sa croyance au mystère. Il évoque Gustave Roud en des termes qui rapprochent ce dernier de Novalis, et des termes que Roud lui-même utilise à propos de Novalis : Roud est celui qui a su « dire ces moments étranges où la cloison qui nous semble séparer les vivants des morts devient flottante comme un rideau, n’est plus que de la brume à travers laquelle on dirait que circulent enfin sans se heurter à aucun douanier de l’au-delà d’autres figures faites de brume, les vivants et les morts ». Les textes de Roud, comme ceux de Novalis, le bouleversent parce qu’ils témoignent d’une expérience dont lui-même ne peut rien affirmer et pour laquelle il utilise le conditionnel, qui ramène le phénomène mystique à une possible illusion de la perception. Gustave Roud semble d’ailleurs proposer une réponse aux interrogations de « l’ignorant » dans le recueil du même nom, particulièrement aux vœux et questionnements du « livre des morts » lorsqu’en 1950, dans une lettre-poème à Philippe Jaccottet, il reprend l’image du miroir des yeux limpides qu’il utilisait à propos de Novalis et insiste sur la métamorphose de la perception :

"Il n’y a pas de recours contre la mort, sinon cette vision de l’éternel qui nous fut accordée alors, si fugitive qu’elle ait pu être. L’éclair de l’éternel arrache d’un seul coup la taie du Temps de nos prunelles. Une seconde, le monde réel se mire tout entier dans leur eau pure ; et déjà je sais que ce rameau de fleurs trop mûres devant moi que la bise gifle et dépouille de ses mains folles ne se fanera jamais plus."

Ces lignes font écho au fragment de Novalis sur la poésie, réel absolu, et reprennent l’image de la « taie du Temps » utilisée dans le Requiem, où elle prend une valeur mystique.

Encouragé, dans sa quête spirituelle et poétique, par la lecture de Novalis, Roud affectionne particulièrement le poème en vers qui clôt l’Hymne 5, où s’exprime le constat de l’abolition des frontières entre le monde des vivants et le monde des morts, entre le temps et l’éternel, grâce à la toute-puissance de l’amour, thèmes que l’on retrouve dans le Requiem, écrit pour la mère décédée : « Ici » devient un « perpétuel ailleurs »(« Ange », Écrits, op. cit., p. 169) grâce à une perception aiguisée par l’amour et la douleur.

Roud peut alors affirmer « il n’y a plus d’ailleurs »(Gustave Roud, Requiem, Écrits, tome III, p. 74., )faisant écho au « Il n’y a plus d’adieu » (« Und keine Trennung mehr »)(Novalis, Hymne 5, Hymnes à la Nuit, Journal intime, version française de Gustave Roud, p. 87.)de Novalis. La quête n’est achevée que lorsque le poète a trouvé des mots assez purs, assez justes, pour dire cette équivalence entre l’ici et l’ailleurs, et que « mirés dans le poème entrevu, l’univers de l’instant et ce monde réel de par-delà la mort n’auront qu’un visage et qu’un reflet : le même ? »(« Le monde réel », Lectures, op. cit., p. 33.). C’est en ce sens que Roud comprend la phrase de Novalis : la poésie est le réel absolu (Die Poésie ist das echt absolut Reelle).

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Lien vers l'article de Nathalie J.Ferrand

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