Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Georges Perec : Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? (1966)

Première page de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? de Georges Perec (1966)

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C'était un mec, il s'appelait Karamanlis, ou quelque chose comme ça : Karawo ? Karawasch ? Karacouvé ? Enfin bref, Karatruc. En tout cas, un nom peu banal, un nom qui vous disait quelque chose, qu'on n'oubliait pas facilement. Ç'aurait pu être un abstrait arménien de l'École de Paris, un catcheur bulgare, une grosse légume de Macédoine, enfin un type de ces coins-là, un Balkanique, un Yoghourtophage, un Slavophile, un Turc. Mais, pour l'heure, c'était bel et bien un militaire, deuxième classe dans un régiment du Train, à Vincennes, depuis quatorze mois. Et parmi ses copains, y'avait un grand pote à nous, Henri Pollak soi-même, maréchal des logis, exempt d'Algérie et des T.O.M. (une triste histoire : orphelin dès sa plus tendre enfance, victime innocente, pauvre petit être jeté sur le pavé de la grande ville à l'âge de quatorze semaines) et qui menait une double vie : tant que brillait le soleil, il vaquait à ses occupations margistiques, enguirlandait les hommes de corvée, gravait des cœurs transpercés et des slogans détersifs sur les portes des latrines. Mais que sonne la demie de dix-huit heures, il enfourchait un pétaradant petit vélomoteur (à guidon chromé) et regagnait à tire-d'aile son Montparnasse natal (car il était né à Montparnasse), où que c'est qu'il avait sa bien-aimée, sa piaule, nous ses potes et ses chers bouquins, il se métaphormosait en un fringant junomme, sobrement, mais proprement vêtu d'un chandail vert à bandes rouges, d'un pantalon tirebouchonnant, d'une paire de godasses tout ce qu'il y avait de plus godasses et il venait nous retrouver, nous ses potes, dans des cafés où c'est que nous causions de boustifaille, de cinoche et de philo.

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Portrait de Kara


Karastein était un individu de taille élancée, que ne déparait pas une certaine corpulence. De l’orteil au cheveu, il faisait, à vue de nez, dans les cent quatre-vingts centimètres. Sa largeur hors tout approchait les soixante-dix centimètres. Sa capacité thoracique était proprement phénoménale, son pouls lent, son air amène. Son visage ne présentait aucune particularité remarquable : il avait deux yeux bleus, un nez épatant, une grande bouche, deux oreilles décollées, un cou pas très propre. Ni barbe, ni moustaches, nous l’aurions remarqué tout de suite. Des sourcils abondamment fournis, des narines sensuelles, des joues rebondies, des lèvres charnues, un menton volontaire, une mâchoire carrée, un front bas, des tempes dégarnies, des paupières spirituelles. Le nombre de ses mimiques semblait pourtant limité. Il avait l’air intelligent de l’indigène auquel Arthur de Bougainville demanda son chemin lorsqu’il débarqua de la gare de Lyon le 11 septembre 1908.

Et si nous ajoutons qu’il était d’un naturel taciturne, qu’il avait comme l’air perdu dans un rêve intérieur, qu’il sortait de chez un coiffeur qui ne l’avait pas gâté, et qu’il tournait et retournait dans ses grosses mains velues son calot de drap rude, nous penserons avoir donné de cet homme un portrait suffisamment précis pour que, si d’aventure vous le rencontrez par hasard au croisement de la rue Boris-Vian et du boulevard Teilhard-de-Chardin, vous vous hâtiez de changer de trottoir, exactement comme nous-mêmes le ferions si pareil alinéa nous tombait dessus (il est vrai que nous connaissons, nous, le fin mot de l’histoire...

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Le départ

C'était par une nuit lumineuse et tranquille.


Dans l'immense clairière au milieu des bois noirs

Y' avait 40 wagons enchaînés à la file


qu'étaient plein à craquer de mecs et de pétoires.

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Il y avait des militaires à ne savoir qu'en faire

A ne savoir qu'en faire à y avait des soldats,

Y'en avait en seconde, y'en avait en première

on voyait bien qu'la France entière al était là.

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Y'avait deux trois civils, un papa, deux mamans


Qui séchaient leurs beaux yeux tout pleins de larmes fières

En disant au revoir à leurs petits-enfants

et il y avait des soldats qu'urinaient aux portières.

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Y'avait des rigolos qui grattaient des guitares


Des bandes débraillées chantaient à l'unisson ;


les sergents recruteurs distrib(u)aient des cigares ;

des saoulots au vin triste étaient secoués d'frissons

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Des braillard avinés se rotaient au visage ;


Des philosophes émus griffonnaient pieusement


Des pages ousqu'ils disaient les malheurs de leur âge

Et des paras curés regardaient en souriant

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Y avait la nuit sereine au-dessus des wagons,

La loco émotive était prête au départ,


La victoire éclatait dans les yeux des troufions :

Peut-être le bonheur n'est-il que dans les gares ?


On a cherché longtemps, longtemps . On a longé le train une fois , deux fois , dans un sens , puis dans l’autre . On voulait monter dans les wagons , mais ce n’était pas permis . Alors , à chaque compartiment , on criait :

— Eh , Karaphrenick ! T’es là ! Montre-toi un peu ! C’est ton copain Pollak Henri !

— Y’ en a pas de Kara-comme-tu-dis ici , qu’on nous répondait , ou bien:

— Ta gueule ,eh con! qu’on nous disait

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