Association Encrier - Poésies

Rencontre avec Villon Rencontre avec François Villon : Les regrets de la belle haumière

Réédition du billet du 1er mai 2015

Mois de MAI-Bois gravé du XVe siècle. L'Almanach des bergers. BN , Manuscrits, Réserve

Écoutez Alain Cuny

Les regrets de le belle Haumière

Advis m'est que j'oy regretter

La belle qui fut hëaulmière,

Soi jeune fille souhaiter

Et parler en telle manière :

«Ha ! vieillesse félonne et fière,

Pourquoi m'as si tôt abattue?

Qui me tient, qui, que me fière

Et qu'à ce coup je ne me tue?


«Tollu m'as la haute franchise

Que beauté m'avait ordonné

Sur clercs, marchands et gens d'Eglise :

Car lors il n'était homme né

Qui tout le sien ne m'eût donné,

Quoi qu'il en fût des repentailles,

Mais que lui eusse abandonné

Ce que refusent truandailles.


«A maint homme l'ai refusé,

Qui n'était à moi grand sagesse,

Pour l'amour d'un garçon rusé,

Auquel j'en fis grande largesse.

A qui que je fisse finesse,

Par mon âme, je l'aimais bien.

Or ne me faisait que rudesse,

Et ne m'aimait que pour le mien


« Jà ne me sceut tant detrayner,

Fouller au piedz, que ne l’amasse,

Et m’eust-il faict les rains trayner,

S’il m’eust dit que je le baisasse

Et que tous mes maux oubliasse ;

Le glouton, de mal entaché,

M’embrassoit… J’en suis bien plus grasse !

Que m’en reste-il ? Honte et peché.


«Or est-il mort, passé trente ans,

Et je remains, vieille, chenue.

Quand je pense, hélas! au bon temps,

Quelle fus, quelle devenue ;

Quand me regarde toute nue,

Et je me vois si très changée,

Pauvre, sèche, maigre, menue,

Je suis presque toute enragée.


«Qu'est devenu ce front poli,

Ces cheveux blonds, sourcils voutis,

Grand entroeil, le regard joli,

Dont je prenais les plus soutis;

Ce beau nez droit, grand ni petis,

Ces petites jointes oreilles,

Menton fourchu, clair vis traictis,

Et ces belles lèvres vermeilles?


« Ces gentes espaules menues,

Ces bras longs et ces mains tretisses ;

Petitz tetons, hanches charnues,

Eslevées, propres, faictisses

A tenir amoureuses lysses ;

Ces larges reins, ce sadinet,

Assis sur grosses fermes cuisses,

Dedans son joly jardinet ?


« Le front ridé, les cheveulx gris,

Les sourcilz cheuz, les yeulx estainctz,

Qui faisoient regars et ris,

Dont maintz marchans furent atteints ;

Nez courbé, de beaulté lointains ;

Oreilles pendans et moussues ;

Le vis pally, mort et distincts ;

Menton froncé, lèvres peaussues :


« C’est d’humaine beauté l’issues !

Les bras courts et les mains contraictes,

Les espaulles toutes bossues ;

Mammelles, quoy ! toutes retraites ;

Telles les hanches que les tettes.

Du sadinet, fy ! Quant des cuysses,

Cuysses ne sont plus, mais cuyssettes

Grivelées comme saulcisses.


«Ainsi le bon temps regrettons

Entre nous, pauvres vieilles sottes,

Assises bas, à croppetons,

Tout en un tas comme pelotes,

A petit feu de chenevotes

Tôt allumées, tôt éteintes;

Et jadis fûmes si mignottes !

Ainsi en prend à maints et maintes. »

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