Association Encrier - Poésies

Rencontre avec divers poètes Rencontre avec Benjamin Fondane (1898-1944) : Préface en prose

Préface en prose

C'est à vous que je parle, hommes des antipodes,

je parle d'homme à homme,

avec le peu en moi qui demeure de 1'homme,

avec le peu de voix qui me reste au gosier,

mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il

ne pas crier vengeance !

L'hallali est donné, les bêtes sont traquées,

laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots

que nous eûmes en partage-

il reste peu d'intelligibles !

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Un jour viendra, c'est sûr, de la soif apaisée,

nous serons au-delà du souvenir, la mort

aura parachevé les travaux de la haine,

je serai un bouquet d'orties sous vos pieds,

- alors, eh bien, sachez que j'avais un visage

comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.

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Quand une poussière entrait, ou bien un songe,

dans l'oeil, cet oeil pleurait un peu de sel. Et quand

une épine mauvaise égratignait ma peau,

il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !

Certes, tout comme vous j'étais cruel, j'avais

soif de tendresse, de puissance,

d'or, de plaisir et de douleur.

Tout comme vous j'étais méchant et angoissé

solide dans la paix, ivre dans la victoire,

et titubant, hagard, à l'heure de l'échec !

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Oui, j'ai été un homme comme les autres hommes,

nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,

j'ai aimé, j'ai pleuré, j'ai haï, j'ai souffert,

j'ai acheté des fleurs et je n'ai pas toujours

payé mon terme. Le dimanche j'allais à la campagne

pêcher, sous l'oeil de Dieu, des poissons irréels,

je me baignais dans la rivière

qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites

le soir. Après, après, je rentrais me coucher

fatigué, le coeur las et plein de solitude,

plein de pitié pour moi,

plein de pitié pour l'homme,

cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme

cette paix impossible que nous avions perdue

naguère, dans un grand verger où fleurissait

au centre, l'arbre de la vie...

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J'ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,

et je n'ai rien compris au monde

et je n'ai rien compris à l'homme,

bien qu'il me soit souvent arrivé d'affirmer

le contraire.

Et quand la mort, la mort est venue, peut-être

ai-je prétendu savoir ce qu'elle était mais vrai,

je puis vous le dire à cette heure,

elle est entrée toute en mes yeux étonnés,

étonnés de si peu comprendre

avez-vous mieux compris que moi ?

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Et pourtant, non !

je n'étais pas un homme comme vous.

Vous n'êtes pas nés sur les routes,

personne n'a jeté à l'égout vos petits

comme des chats encor sans yeux,

vous n'avez pas erré de cité en cité

traqués par les polices,

vous n'avez pas connu les désastres à l'aube,

les wagons de bestiaux

et le sanglot amer de 1'humiliation ,

accusés d'un délit que vous n'avez pas fait,

d'un meurtre dont il manque encore le cadavre,

changeant de nom et de visage,

pour ne pas emporter un nom qu'on a hué

un visage qui avait servi à tout le monde

de crachoir !

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Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu

se trouvera devant vos yeux. Il ne demande

rien! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n'est

qu'un cri, qu'on ne peut pas mettre dans un poème

parfait, avais-je donc le temps de le finir ?

Mais quand vous foulerez ce bouquet d'orties

qui avait été moi, dans un autre siècle,

en une histoire qui vous sera périmée,

souvenez-vous seulement que j'étais innocent

et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,

j'avais eu, moi aussi, un visage marqué

par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d'homme, tout simplement !

( L'Exode, 1942)-Poème publié intégralement en 1965

La fin de ce poème, Préface en prose, est inscrite en hébreu et en anglais à l'entrée de la Salle des Noms à Yad Vashem à Jérusalem.

Article sur Benjamin Fondane

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