Association Encrier - Poésies

Rencontre avec divers poètes Rencontre avec Xavier Grall : extrait de SOLO

Je viens de découvrir avec plaisir des oeuvres de 2013_2014_2015 de Pascale Huber Beaulieu , exposées jusqu'au 24 avril 2015 au CCSM Jean Gagnant . Plusieurs de ces oeuvres sont accompagnées de textes extraits de l'oeuvre poétique de Xavier Grall:

" J'aimais les tempêtes et les rages atlantiques/Fier des turbulences , dévoreur de nuages"/

Il y avait les rivières et l'onde bretonne / Il y avait les peupliers et les frissons de l'automne /Il y avait son pays d'eau."

Voilà la couverture du catalogue de cette exposition :

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J'ai eu envie de trouver et de placer ici un poème de Xavier Grall :

Extrait de: « Solo »

Seigneur me voici c’est moi

je viens de petite Bretagne

mon havresac est lourd de rimes

de chagrins et de larmes

j’ai marché

Jusqu’à votre grand pays

ce fut ma foi un long voyage

trouvère

j’ai marché par les villes

et les bourgades

François Villon

dormait dans une auberge

à Montfaucon

dans les Ardennes des corbeaux

et des hêtres

Rimbaud interpellait les écluses

les canaux et les fleuves

Verlaine pleurait comme une veuve

dans un bistrot de Lorraine

Seigneur me voici c’est moi

de Bretagne suis

ma maison est à Botzulan

mes enfants mon épouse y résident

mon chien mes deux cyprès

y ont demeurance

m’accorderez vous leur recouvrance ?

Seigneur mettez vos doigts

dans mes poumons pourris

j’ai froid je suis exténué

O mon corps blanc tout ex-voté

j’ai marché

les grands chemins chantaient

dans les chapelles

les saints dansaient dans les prairies

parmi les chênes erraient les calvaires

O les pardons populaires

O ma patrie

j’ai marché

j’ai marché sur les terres bleues

et pèlerines

j’ai croisé les albatros

et les grives

mais je ne saurais dire

jusqu’aux cieux

l’exaltation des oiseaux

tant mes mots dérivent

et tant je suis malheureux

Seigneur me voici c’est moi

je viens à vous malade et nu

j’ai fermé tout livre

et tout poème

afin que ne surgisse

de mon esprit

que cela seulement

qui est ma pensée

Humble et sans apprêt

ainsi que la source primitive

avant l’abondance des pluies

et le luxe des fleurs

Seigneur me voici devant votre face

chanteur des manoirs et des haies

que vous apporterai-je

dans mes mains lasses

sinon les traces et les allées

l’âtre féal et le bruit des marées

les temps ont passé

comme l’onde sous le saule

et je ne sais plus l’âge

ni l’usage du corps

je ne sais plus que le dit

et la complainte

telle la poésie

mon âme serait-elle patiente

au bout des galantes années ?

Seigneur me voici c’est moi

de votre terre j’ai tout aimé

les mers et les saisons

et les hommes étranges

meilleurs que leurs idées

et comme la haine est difficile

les amants marchent dans la ville

souvenez-vous de la beauté humaine

dans les siècles et les cités

mais comme la peine est prochaine !

Seigneur me voici c’est moi

j’arrive de lointaine Bretagne

O ma barque belle

parmi les bleuets et les dauphins

les brumes y sont plus roses

que les toits de l’Espagne

je viens d’un pays de marins

les rêves sur les vagues

sont de jeunes rameurs

qui vont aux îles bienheureuses

de la grande mer du Nord

Je viens d’un pays musicien

liesses colères et remords

amènent les vents hurleurs

sur le clavier des ports

je viens d’un pays chrétien

ma Galilée des lacs et des ajoncs

enchante les tourterelles

dans les vallons d’avril

me voici Seigneur devant votre face

sainte et adorable

mendiant un coin de paradis

parmi les poètes de votre extrace

si maigre si nu

je prendrai si peu de place

que cette grâce

je vous supplie de l’accorder

au pauvre hère que je suis

ayez pitié Seigneur

des bardes et des bohémiennes

qui ont perdu leur vie

sur le chemin des auberges

nulle orgue grégorienne

n’a salué leur trépas

pour ceux qui meurent

dans les fossés

une feuille d’herbe dans la bouche

le cœur troué d’une vielle peine

de lourdes larmes dans le paletot

et dans les veines des lais et des rimes

Seigneur ayez pitié !

Solo et autres poèmes » (1981)  / Recueil de poésie dont « Solo » est le poème le plus long du recueil (environ 50 pages)

Texte de présentation de ce poème sur le site "www.culture-breizh.com/fr" : "Xavier Grall l’écrit peu de temps avant sa mort, comme un testament et une adresse à Dieu, une prière en sachant qu’il va mourir, et qu’il veut une dernière fois saluer tout ce qu’il a aimé pendant cette vie. Poème magnifique et trop méconnu."

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