Encrier 87

Texte de Stéphane lu le 14 octobre chez le sculpteur Marc Petit : Hermanos solitaire

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Tu m'as posé sur cette porte en bois, moi le balafré, l'émacié, l'Hermanos solitaire qui tient en équilibre sur ce fil tendu. Tu m'as jeté, propulsé hors de toi et me voilà prisonnier pour un jour, une éternité. Regarde mes cheveux effilés et mes dents déchaussées. Je te vois entre les interstices du bois, tu ne t'échapperas pas.Tu as convoqué nos morts à la barre du tribunal des souvenirs. La sentence allait de soi : condamné à partir et à continuer seul. Je roule comme une pierre et ma tête tourne. Je tournoie, ivre de désespoir.

Je revois tes gestes saccadés mais volontaires. Il te fallait aller seul. Nos doutes, notre héritage, notre sang : tu ne voulais plus partager. Tu as ouvert un parapluie pour te protéger. Il n'y avait qu'une seule place. Alors tu m'as enlacé, tu as senti mon odeur pour la dernière fois. Vingt-deux ans à suivre ton sillage, à rester dans les traces que d'autres avaient laissées dans le sable avant nous. Tu avais peur que tout s'efface, tu ne voulais pas répéter indéfiniment ce qui avait déjà été fait. Tu aspirais d'autres mots, tu rêvais d'un autre paragraphe, Je savais depuis longtemps que tu préférais au point final les points de suspension.

Je suis resté là, à proximité de ce socle souillé désormais trop grand pour moi. Tapi dans l'ombre, j'attends que tu reviennes me prendre la main. Au fond de moi, je sais, cela n'arrivera pas et je me demande si je dois m'en réjouir ou m'en inquiéter. Si ce n'est toi, un autre viendra peut-être. Il écartera ces bouts de bois. Il me semble pour mes premiers pas, que je marcherai sur un fil pour tester mon équilibre, c'est comme ça que tu as commencé. A des années de toi, je mettrai un peu de moi dans tes pas. Tu vois, tu ne m'échapperas pas aussi vite que tu le crois.