Association Encrier - Poésies et quelques textes

Rencontre avec Stéphane Mallarmé : Hommage ( à Wagner )

Hommage( à Wagner )-Le silence déjà funèbre d'une moire

Le silence déjà funèbre d’une moire

Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier

Que doit un tassement du principal pilier

Précipiter avec le manque de mémoire.


Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,

Hiéroglyphes dont s'exalte le millier

A propager de l'aile un frisson familier !

Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.


Du souriant fracas originel haï

Entre elles de clartés maîtresses a jailli

Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,


Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins,

Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre

Mal tu par l'encre même en sanglots sibyllins.

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Article du 30 septembre 2013 paru sur le site "Carnets d'automne" : :

Richard Wagner vu par Mallarmé

"Dans une lettre à son oncle Paul Mathieu,Mallarmé écrit à propos de son poème: " L'Hommage est un peu boudeur; c'est, comme tu le verras, la mélancolie plutôt d'un poète qui voit s'effondrer le vieil affrontement poétique, et le luxe des mots pâlir, devant le lever de soleil de la Musique contemporaine dont Wagner est le dernier Dieu ( Corr.XI,36).

Sans doute,  et c'est le sujet de la première strophe, ce "silence déjà funèbre d'une moire", qui rappelle le goût du luxe de Wagner en même temps que la richesse de l'orchestration de l'oeuvre wagnérienne, une oeuvre qui est à la fois aube et crépuscule, menacée de disparition: " Que doit un tassement du principal pilier /Précipiter avec le manque de mémoire".

"Hiéroglyphes dont s'exalte le millier /À propager de l'aile un frisson familier!"  nous rappelle que la musique de Wagner est exigeante, qu'elle fit longtemps partie de ce domaine réservé de wagnériens enthousiastes, véritable franc-maçonnerie musicale, ce "millier", véritables adorateurs d'un dieu, mais surtout qu'elle influença définitivement toute la musique de l'avenir, de Debussy à Chostakovitch, en passant par Stravinsky - le fameux solo de cor qui ouvre le troisième acte de Tristan se retrouve, presque tel quel, entre autres  dans Le sacre du printemps de Stravinsky, et dans la Symphonie n°8 de Chostakovitch - "Entre elles de clartés maîtresses a jailli /Jusque vers un parvis né pour leur simulacre" !

Mais c'est sans doute la dernière strophe qui résume le mieux, à la fois l'admiration du poète pour le compositeur en même temps que la splendeur de sa musique, tellement bien définie par ce " Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins" quand on sait l'importance que tiennent les cuivres dans l'oeuvre de Wagner, une oeuvre immense, constamment encensée ou décriée, qui paraît issue comme par magie d'un être qui semble appartenir à cette race des "surhommes", née de cet autre admirateur de Wagner que fut Nietzsche;

et c'est dans les deux derniers vers que Mallarmé résume à la fois le génie du compositeur et le trouble que peut faire naître son oeuvre: " Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre /Mal tu par l'encre même en sanglots sibyllins".

Certes, ces explications peuvent paraître superflues, et elles le sont, face à la beauté des mots, véritables joyaux qui scintillent dans cet hommage - on sait que pour Mallarmé le mot devait par sa seule sonorité, sa beauté propre, sa place dans la phrase, éveiller l'émotion qu'il voulait susciter par son poème, réveiller l'imagination du lecteur, le plonger dans une "atmosphère" que le seul sens des mots était incapable de provoquer.

Cet Hommage à Wagner en dit plus que bien des exégèses, à la fois sur l'homme et sur l'oeuvre."

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