Association Encrier - Poésies

Rencontre avec divers poètes rencontre avec Georges Séféris (1900-1971) : Stratis le marin décrit un homme

Stratis le marin décrit un homme

I

Mais qu’a-t-il cet homme ?

Tout l'après-midi ( hier, avant hier, et aujourd'hui )

Il est resté les yeux fixés sur une flamme.

Le soir il s'est heurté à moi en descendant l’escalier.

Il m'a dit :

« Le corps meurt, l'eau se trouble , l’âme

Hésite

Et le vent oublie, oublie sans cesse,

Mais la flamme ne change pas. »

Il m'a dit encore:

«  Voyez-vous j'aime une femme qui est partie peut-être pour

l'autre monde ;

Ce n'est pas pour cela que j'ai l'air si abandonné.

J’essaye de m'accrocher à une flamme

Parce qu'elle ne change pas. »

Puis il me raconta l'histoire de sa vie.

ENFANT

QUAND J'AI COMMENCÉ À GRANDIR , LES ARBRES ME FAISAIENT MAL.

POURQUOI SOURIEZ VOUS ? CELA VOUS FAIT PENSER, PEUT-ÊTRE, AU PRINTEMPS, SI DUR POUR LES PETITS ENFANTS ?

J’AIMAIS BEAUCOUP LES FEUILLES VERTES;

SI J'AI APPRIS QUELQUE CHOSE C'EST PARCE QUE LE BUVARD ÉTAIT VERT

LUI AUSSI SUR MON PUPITRE .

LES RACINES DES ARBRES ME FAISAIENT MAL LORSQU'ELLES VENAIENT, DANS LA CHALEUR DE L'HIVER S'ENROULER AUTOUR DE MON CORPS.

JE NE FAISAIS PAS D'AUTRES RÊVES LORSQUE J'ÉTAIS ENFANT.

C'EST AINSI QUE J'AI CONNU MON CORPS.

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ADOLESCENT

UN ÉTÉ— J'AVAIS SEIZE ANS — UNE VOIX ÉTRANGÈRE CHANTA DANS MES OREILLES .

C’ÉTAIT, JE ME SOUVIENS ,SUR LE BORD DE LA MER, PARMI LES FILETS ROUGES ET LA CARCASSE D'UNE BARQUE ABANDONNÉE SUR LE SABLE , COMME UN SQUELETTE .

JE VOULUS M'APPROCHER DE CETTE VOIX , COLLANT MON OREILLE SUR LE SABLE .

LA VOIX DISPARUT.

MAIS UNE ÉTOILE FILANTE

COMME SI POUR LA PREMIÈRE FOIS JE VOYAIS UNE ÉTOILE FILANTE ET SUR MES LÈVRES LE SEL DE LA VAGUE.

CETTE NUIT LÀ , LES RACINES DES ARBRES NE SONT PLUS VENUES .

LE LENDEMAIN UN VOYAGE OUVRIt SES FEUILLETS EN MOI ET SE REFERMA COMME UN LIVRE D’IMAGES.

JE VOULUS CHAQUE SOIR ALLER AU RIVAGE.

APPRENDRE D'ABORD LE RIVAGE ET PARTIR ENSUITE VERS LE LARGE.

LE TROISIÈME JOUR , J’AI AIMÉ UNE JEUNE FILLE SUR UNE COLLINE;

ELLE AVAIT UNE PETITE MAISON BLANCHE COMME UNE CHAPELLE DE

MONTAGNE , UNE VIEILLE MÈRE À LA FENÊTRE, LUNETTES BAISSÉES SUR

SON TRICOT , TOUJOURS SILENCIEUSE,

UN POT DE BASILIC, UN POT DOEILLETS.

ELLE S'APPELAIT JE CROIS VASSO, PHROSSO OU BILIO.

AINSI J'OUBLIAI LA MER.

UN LUNDI D'OCTOBRE

JE TROUVAI UNE CRUCHE CASSÉE DEVANT LA MAISON-BLANCHE

VASSO (POUR SIMPLIFIER) AVAIT UNE ROBE NOIRE, LES CHEVEUX DÉFAITS ,LES YEUX ROUGES

COMME JE L’INTERROGEAIS:

«  ELLE EST MORTE, LE DOCTEUR DIT QU'ELLE EST MORTE PARCE QUE NOUS N'AVONS PAS ÉGORGÉ DE COQ NOIR DANS LES FONDATIONS … OÙ TROUVER UN COQ NOIR PAR ICI … RIEN QUE DES BÊTES BLANCHES ET LA VOLAILLE , ON LA VEND TOUT PLUMÉE AU MARCHÉ…. »

Je n’imaginais pas ainsi la tristesse et la mort.

Je partis et je retournai vers la mer.

La nuit, sur le pont du Saint-Nicolas,

Je rêvai qu'un très vieil olivier pleurait.

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JEUNE HOMME

JE VOYAGEAI UN AN AVEC LE CAPITAINE ODYSSÉA .

J’ÉTAIS HEUREUX.

AUX BEAUX JOURS , JE ME TROUVAI UNE PLACE À LA PROUE PRÈS DE LA SIRÈNE ;

JE CHANTAI SES LÈVRES ROUGES EN REGARDANT LES POISSONS VOLANTS.

PAR MAUVAIS TEMPS JE ME FOURRAI DANS UN COIN DE LA CALE AVEC LE CHIEN DU BORD POUR ME TENIR CHAUD .

À LA FIN DE L'ANNÉE JE VIS DES MINARETS,UN MATIN.

ET LE PATRON ME DIT :

« VOICI SAINTE-SOPHIE .JE T'EMMÈNERAI CE SOIR CHEZ LES FILLES. »

AINSI AI-JE CONNU LES FEMMES QUI NE PORTENT QUE DES BAS ,

LES FEMMES QUE L'ON CHOISIT , MAIS OUI , CELLES-LÀ .

C’ÉTAIT UN LIEU ÉTRANGE

UNE COUR AVEC DEUX NOYERS, UNE TREILLE, UN PUITS,

ET LE MUR , AUTOUR , GARNI DE VERRES CASSÉS

UNE RIGOLE CHANTAIT: «  AU FIL DE MA VIE « .

ALORS POUR LA PREMIÈRE FOIS , JE VIS UN CŒUR

TRANSPERCÉ DE LA FLÈCHE BIEN CONNUE

DESSINÉ AU CHARBON SUR LE MUR .

JE VIS LES FEUILLES DE LA TREILLE JAUNIES,

TOMBÉES À TERRE,

COLLÉES AU PAVÉ, À LA BOUE SORDIDE ,

JE FIS UN MOUVEMENT POUR RENTRER AU BATEAU,

MAIS LE MAÎTRE DE BORD M'EMPOIGNA AU COLLET , ME JETA DANS LE PUITS :

L'EAU TIÈDE, ET TANT DE VIE TOUT AUTOUR , SUR MA PEAU …

PUIS LA FILLE ME DIT, EN JOUANT DISTRAITEMENT AVEC SON SEIN DROIT :

« JE SUIS DE RHODES , ON M’A FIANCÉE À TREIZE ANS POUR CENT SOUS. »

LA RIGOLE CHANTAIT : "AU FIL DE MA VIE " .

JE ME SOUVINS DE LA CRUCHE CASSÉE DANS L'APRÈS-MIDI FRAÎCHE ET JE PENSAI

«  ELLE MOURRA UN JOUR ELLE AUSSI , COMMENT MOURRA-T-ELLE ? »

JE LUI DIS SEULEMENT :

« ATTENTION N'ABÎME PAS TON SEIN, IL T'AIDE À VIVRE… »

LE SOIR , SUR LE BATEAU ,JE NE PUS M'APPROCHER DE LA SIRÈNE.

J'AVAIS HONTE.

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HOMME

Depuis lors, je vis beaucoup de nouveaux paysages : des champs verts où le ciel et la terre, l'homme et la graine se mêlent dans une irrésistible humidité ; des platanes et des sapins ; des lacs aux visions froissées et des cygnes immortels ( puisqu'ils avaient perdu leur voix) , décors que déroulait mon compagnon volontaire - ce comédien errant - en soufflant dans un long buccin qui lui avait abîmé les lèvres et détruisait par son cri aigu comme la trompette de Jéricho tout ce que je parvenais à construire. Je vis aussi un vieux tableau qu’ admiraient beaucoup de gens,dans une salle au plafond bas. Il représentait la résurrection de Lazare. Je ne me rappelle plus le Christ ni Lazare : seulement dans un coin, le dégoût peint sur un visage qui regardait le miracle comme s'il le reniflait. Il essayait de se protéger la bouche du pan d'une grande étoffe retombant de sa coiffure. Ce monsieur de la Renaissance m’apprit à ne pas attendre grand chose du Jugement Dernier…

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.


Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre.

On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé.


Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.


On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.

Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.


Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.


Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait dans les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?


Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

. Georges Séféris- Lauréat du prix Nobel de littérature en 1963- : Stratis le marin décrit un homme in Poèmes 1933-1955 suivi de Trois poèmes secrets, Traduction Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki, Préface d’Yves Bonnefoy, Postface de Gaëtan Picon, Poésie Gallimard, 2009, .

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